
Les super-héros, ça sert d'abord a faire la guerre ! Joss Whedon, pourtant présenté comme « a comic-book guy through and through » par le New York Times, n’attire pas notre attention pour avoir fait d’Avengers un divertissement honnête (ce qu’il est) mais pour tendre à travers le récit des indices qu’il nous plaira de mettre en relation avec l’actualité et de librement interpréter.
Le mal insaisisable. Natasha Romanoff, ex- agent du KGB (Scarlett Johansson), expédie une affaire en Russie contre un haut gradé corrompu. De son côté, se cachant des inopportuns tout en essayant de se protéger de lui-même, Banner le chatouilleux (Mark Ruffalo) fait de l’humanitaire dans un bidonville indien. A Stuttgart, Loki (Tom Hiddleston) asservit toute une population pendant que ses sbires convoitent un morceau d’iridium. Présent sur les lieux, Captain America (Chris Evans) fait le lien avec un autre tyran qui de l’Allemagne avait partout répandu le chaos. Que ce soit le porte-bannière étoilé en personne qui, accompagné de ses amis, arrête l’Asgardien, participe donc à ce moment-là de la même référence historique. Si l’on résume, une Europe faible, une Russie versatile et l’Inde désespérément négligée*, d’après ces trois courtes scènes et de leur propre point de vue, au début du XXIe siècle, les États-Unis n’ont pas à se soucier de puissances restées petites.
Quoi qu’il en soit, l’ennemi véritable n’est plus un État que de bien commodes frontières délimiteraient. C’est ici un extraterrestre, Loki (voir Thor de Branagh, 2011), capable de faire irruption n’importe où (Stuttgart ou New York) pour y semer la terreur. C’est aussi un réseau occulte où tout se trame et tout se complote, une nébuleuse que le film identifie au reste de l’univers : sur un astéroïde, les monstres avec lesquels traite le mauvais dieu scandinave et, au-dessus de ces simples filiales, Thanos, qui apparaît au milieu du générique de fin aussi furtivement que l’intouchable patron d’une multinationale. Depuis 2001 et l’extension supposée du terrorisme, la seule vraie menace qui pèse sur les États-Unis demeure insaisissable. Voyons ainsi dans les viles créatures contre lesquelles les Vengeurs portent le fer, l’hydre terroriste qui est toujours impossible à localiser précisément sur un planisphère, mais qui paraît toutefois s’être quelque peu contractée (depuis les révolutions arabes de 2011 et la mort du chef emblématique d’Al-Qaïda en mai de la même année). Ce que prouve Hulk, Loki n’est qu’un amuse-gueule.
Le dévoilement des tours. La Veuve Noire et Hulk répondent à l’appel de Nick Fury (Samuel L. Jackson) et, en une ellipse, traversent les océans. Autour du costume « repère » de Captain America et à bord de l’astronef du SHIELD, milliardaires, soldats, scientifiques d’exception et organismes génétiquement modifiés se regroupent (Robert Downey Jr., Chris Hemsworth, Jeremy Renner…). Cependant, en dehors de cette union de super-héros censée incarner une force nouvelle au service des États-Unis, de même, en dehors de la NASA qui prête une base dans l’Ohio et sans décrire non plus l’arsenal militaire déployé, un autre élément plus intéressant réaffirme dans le film la toute puissance américaine.
Très repérable, la tour Stark indique dans le scénario le cœur de l’action. Située dans le quartier d’affaires de Midtown, elle n’est pas au cinéma sur la Cinquième Avenue, ce qui est dit dans l’encyclopédie Marvel, mais s’élève au bout de Park Avenue en lieu et place de la tour d’assurances Metlife. Fière de ses 93 étages et dépassant les 300 mètres, elle offre un pendant ultra moderne aux architectures voisines comme celle du Chrysler Building qui, avec ses corniches en tête d’aigle, reste emblématique du glorieux machinisme d’avant guerre. Certainement comparable en cela à la tour Wayne (au centre de la ville corrompue de Gotham que l’on associe à Chicago depuis The dark knight de Nolan, 2008), la tour Stark offre non seulement de luxueux appartements à son propriétaire mais concentre également sur plusieurs niveaux des activités financières, militaires et de hautes technologies (l’Iron Man).
Ses fonctions permettent ainsi à la tour de verre de combiner à elle seule les atouts métropolitains d’un technopôle et d’un CBD (prestige et richesse). D’ailleurs, pour ouvrir une porte dimensionnelle au-dessus de Manhattan, Loki ne choisit pas le toit de la tour Stark par hasard : elle est un symbole. Après la spectaculaire séquence de combats qui achève l’histoire et endommage la tour, Tony Stark entreprend immédiatement le chantier de reconstruction et la caméra s’éloignant révèle un nouveau nom, comme une marque sur la façade : non plus celui du riche play-boy, mais le seul « A » des Avengers.
Alors que le film de Joss Whedon sort dans les salles en avril 2012, un article paru le 1er mai dans Le Monde avait pour titre « Le One World Trade Center domine à nouveau New York ». Il indiquait que la plus importante des tours en construction sur le site des attentats du 11 septembre, la 1WTC (anciennement Freedom Tower), perçait le ciel new-yorkais pour atteindre 387 mètres et dépasser de peu l’Empire State Building. Achevé au plus tard en 2014, le gratte-ciel devrait atteindre 541 mètres et donc devenir la plus haute tour américaine (1776 pieds au total, année de l’indépendance américaine).
Comme une ombre projetée depuis le Financial District sur Midtown, la tour Stark donne alors des indications sur la restauration d’un symbole. Alors que la Maison Blanche souhaiterait convaincre d’un affaiblissement du terrorisme international (les documents rassemblés de Ben Laden qu’elle s’apprête à publier), le dévoilement par Hollywood des tours de puissance semble compléter de façon fortuite mais parfaite la démarche, nécessaire en temps de crise, qui consiste à réaffirmer la domination des États-Unis sur la scène internationale.



